21.

« Ambroise, demanda Sabine, si tu avais le choix entre sauver, de la noyade par exemple, soit Clémence, soit dix innocents pris au hasard, qui sauverais-tu ? »

Bérénice venait de raconter, pour la douzième fois, l’héroïque épisode du sauvetage d’Adrien, et une discussion de philosophie morale avait logiquement suivi.

Ambroise réfléchit un instant, et répondit :

« Je crois que je sauverais Clémence, parce que mon amour m’y pousserait ; mais j’aurais tort. La vertu exigerait de sauver les dix innocents.

— Il est curieux que tu parles de « vertu » à ce propos, dit Sabine. La vertu, pour moi, c’est justement la morale envisagée dans sa dimension individuelle, personnelle, en rapport avec une subjectivité. La vertu désigne l’attitude générale d’une personne, son état d’esprit, tandis que la morale a un côté plus froid, plus impersonnel. Je dirais à la limite que la morale abstraite exigerait que tu sauves les dix, mais que la force de ton amour qui te fait sauver Clémence fait aussi de toi quelqu’un de vertueux.

— Et puis, reprit Bérénice, j’ai l’impression que tu considères les actes faits par amour comme des actes égoïstes. Sous prétexte que tu trouverais un intérêt indirect à la survie de Clémence, tu as l’air d’estimer qu’il n’y aurait rien d’altruiste à la tirer de l’eau. Or c’est une erreur fondamentale sur la nature de l’amour. Celui-ci est un sentiment si commun qu’on oublie trop souvent de le considérer comme le miracle qu’il est. Mais songez-y : il est parfaitement invraisemblable, et admirable, et fabuleux, que l’on soit capable de trouver un intérêt passionné dans le sort d’une personne qui n’est pas nous, et à quoi rien, a priori, ne nous attache !

— L’humanité, précisa Daniel, a trouvé un avantage sélectif dans le fait d’entretenir des liens affectifs étroits impliquant entre certains de ses membres une forme de solidarité. L’amour n’est pas un miracle, c’est un produit de la sélection naturelle.

— On s’en fout, répondit Aurélien, on ne parle pas de ça.

— Voyez-vous, continua Bérénice, exaltée, à quel point il est merveilleux que tous et toutes, tant que nous sommes, nous soyons capables d’amour, et d’éprouver avec tant de force les joies et les malheurs d’autrui ! Il y a là un élément d’altruisme que nous avons tous en commun, qui fait de chacun de nous, même un socialiste sans doute, un être moral – et que nous ne devons pas mépriser, mais contempler avec émerveillement.

— Mais si j’y trouve mon compte, objecta Ambroise, il n’y a rien d’altruiste dans mon sauvetage. Venir en aide à Clémence participe de mon confort psychologique.

— Dans ce cas, rétorqua Bérénice, il n’y a jamais lieu de parler de morale. Quoi que tu fasses, tu en tires soit un avantage matériel, soit un confort psychologique, fût-ce sous forme de bonne conscience. On peut dissoudre ainsi toute notion d’altruisme… Des philosophes l’ont tenté, mais je t’avouerai que leur position ne me convainc pas.

— Agir avec la froideur morale que prône Ambroise, continua Aurélien, qui hochait la tête en écoutant Bérénice, ce serait aller contre notre nature morale et vouloir réprimer ce qu’il y a d’instinctivement bon et généreux en nous. Il n’y a aucune raison, d’ailleurs, de croire que nous sommes voués au mal, et que bien agir suppose d’aller contre ses élans. Je crois profondément le contraire. Moi, en tout cas, je suis d’accord pour dire qu’il y a une dimension morale dans l’amour. Dans le cas de figure évoqué par Sabine, je sauverais Daniel. Peut-être que je culpabiliserais de ne pas avoir sauvé les dix autres, mais c’est le propre des situations tragiques : il n’y a pas de bonne solution. Et je ne crois pas, en tout cas, que mon choix serait objectivement condamnable. Il serait conforme à une forme de loyauté amoureuse qui participe à ma définition de la vertu. Pourquoi donc ne pas prendre en compte, quand il s’agit d’effectuer un choix moral, ce que nous souffle notre cœur ? »

Ayant entendu cela, Daniel enlaça Aurélien et entreprit de lui faire un câlin. Clémence, au bout d’un instant, fit de même avec Ambroise et murmura dans un sourire : « Bon, au moins, tu m’aurais sauvée… »

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