31.

Sabine avait mis un peu de temps avant de comprendre ce qui lui déplaisait chez Jacques, un garçon en apparence si bienveillant et si gentil. Bien que son interlocuteur fût toujours d’une cordialité parfaite, elle ressentait souvent une impression de malaise diffus après avoir discuté avec lui, comme si malgré tout quelque chose n’allait pas dans son attitude. Et puis, à force d’y penser, et après qu’elle s’en fut ouverte à Bérénice, la vérité avait fini par lui apparaître : Jacques était tout simplement incapable de concevoir l’idée qu’il puisse y avoir des désaccords authentiques entre deux personnes. Tout en formulant toujours les choses avec beaucoup d’amabilité, il semblait persuadé que quiconque n’était pas d’accord avec lui était aveuglé par sa mauvaise foi, ou bien pas assez lucide sur soi-même, ou bien pas très honnête, ou bien pas assez déconstruit – c’était un mot qu’il affectionnait. Dans le système de Jacques il y avait la vérité et la vertu qui trônaient là, bien en évidence, au milieu de nous, et la seule méthode épistémique valable consistait à défaire un par un les obstacles qui nous empêchaient d’y accéder, en déployant tous les efforts et toute l’abnégation possibles. Mais il était bien entendu que chacun entrevoyait, fût-ce confusément, le but du chemin ; de chemin il n’y en avait qu’un, du reste, et comment eût-il pu y en avoir plusieurs puisque la vérité – c’était son axiome – était une ? Ainsi, Jacques n’avait jamais le sentiment de parler avec des gens qui fussent d’un avis opposé au sien, mais seulement avec des interlocuteurs moins avancés que lui sur la route qui menait au bien, ou encore, mais cela revenait au même, plus lâches ou plus paresseux que lui. Pareil au demi-habile de Pascal, incapable de saisir la rationalité propre des opinions qu’il critiquait, il s’étonnait sincèrement que l’on pût ne pas être d’accord avec lui, et mettait alors cela sur le compte exclusif d’un défaut de persévérance ou d’un préjugé mal balayé. Il croyait par exemple avoir définitivement résolu, par la seule force de son intelligence, la grande énigme du bien et du mal, dont la réponse lui paraissait tenir tout entière dans cette maxime : « Tâche par tes actions d’accroître le bonheur et de diminuer le malheur des gens » ; qu’il y eût encore tant de gens pour ne pas partager ce point de vue, ou pour le trouver un peu simple, cela n’était qu’une anomalie scandaleuse. C’est donc toujours avec un mélange de condescendance et de bienveillance qu’il s’adressait à eux, et Sabine s’en irritait fort, qui aurait évidemment préféré qu’on la prenne un peu plus au sérieux. Ce qu’elle-même en revanche ne percevait pas encore très clairement, c’est que cette attitude de la part de Jacques était fondamentalement motivée par un grand sentiment d’insécurité intellectuelle ; il avait des idées, il militait pour les faire triompher, il fallait donc qu’elles fussent incontestablement vraies ; reconnaître un certain pluralisme des valeurs, assumer même timidement la complexité du monde, cela donnait immédiatement le vertige au héros du bien qu’il voulait être ; devant de telles perspectives, le jeune homme reculait d’effroi.

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30.

Un beau soir, en rentrant chez lui, Aurélien croisa une mendiante qu’il n’avait encore jamais vue dans le quartier. Il n’avait pas d’argent sur lui ce jour-là, alors il ne donna rien. Le lendemain il la croisa de nouveau, mais il était pressé et ne prit pas le temps de s’arrêter. Le jour d’après, à nouveau, la mendiante était là (elle avait sûrement trouvé un bon spot), mais Aurélien avait déjà donné une pièce à un de ses collègues, un peu plus tôt, dans le métro, alors il ne crut pas devoir renouveler sa bonne action. Le quatrième jour il portait un gros paquet qui lui occupait les deux mains et lui interdisait de fouiller dans son porte-monnaie. À chaque fois, la femme le hélait du même ton plaintif et implorant, prononçait à son passage la même phrase mécanique qui mélangeait le bon Dieu, une petite fille malade et je ne sais quel emploi perdu, le tout cousu ensemble par une syntaxe approximative.

À chaque nouveau passage devant elle, Aurélien se sentait un peu plus coupable de ne rien lui avoir donné la veille. Pendant plusieurs semaines, ce fut sa honte même qui l’empêcha d’aider cette femme, car en cédant à ses implorations il aurait eu le sentiment de s’excuser de ne pas l’avoir fait plus tôt, et cette pensée lui déplaisait. Il préférait éviter toute interaction avec elle et priait mentalement pour qu’elle ne soit pas sur son chemin à l’heure où il rentrerait chez lui, vœu qui s’exauçait rarement. Puis cette honte se transforma en défiance et en haine sourde, quand il en vint à penser que la mendiante, à force de le voir passer devant elle sans jamais rien lui donner, avait dû concevoir à son égard un certain ressentiment. Rien ne prouvait à Aurélien la réalité de ce ressentiment, car la femme n’avait pas changé d’attitude à son égard, mais sa présomption avait suffi à nourrir à l’égard de la malheureuse une rancœur aussi inébranlable que dénuée de fondement. Il voyait désormais une accusation dans chacun de ses regards et lui en voulait pour cela.

Quelques mois plus tard, la femme cessa d’être là. Elle avait peut-être trouvé un meilleur spot, ou bien elle avait retrouvé un emploi, ou bien elle était partie, qui sait ? Quand au bout de quelques jours cette absence se confirma, Aurélien ressentit un grand soulagement. Sa tranquillité d’esprit fut toutefois contrariée par un vague scrupule moral dont il n’identifiait que très imparfaitement la nature.

29.

Alfred était vieux, très vieux ; il devait avoir dans les quatre-vingt-dix ans bien tassés, et de toute évidence ça ne lui faisait pas trop plaisir. Toute sa personne, le ton de sa voix, l’affaissement de ses épaules, son regard parfois un peu vague, dégageaient une impression de mélancolie diffuse qui avait immédiatement frappé Sabine. Elle en conçut une grande tristesse, et se révolta intérieurement contre l’injustice faite à cet homme à l’esprit encore si vif, si alerte, qui se retrouvait coincé dans un corps faible et usé. Elle réalisa alors que cette condition la menaçait, elle aussi ; que selon toute probabilité, si elle vivait jusque-là, elle serait un jour dans cette même situation. Cette perspective avait quelque chose de terrifiant. Car l’empathie que l’on éprouve face aux malheurs d’autrui, se dit Sabine, s’accompagne souvent d’une réserve mentale un peu égoïste : dans bien des cas l’on se dit que ces malheurs-là ne nous concerneront pas, et l’on peut s’apitoyer sur les gens en toute tranquillité. Il y a fort à parier que je ne serai jamais une migrante ou une réfugiée, se dit-elle encore, et que je n’aurai pas à subir la pauvreté ; je suis en bonne santé, et j’ai l’espoir raisonnable d’être épargné jusque tard par la maladie et le handicap. Mais vieille, ça, un jour je le serai ; mes mains et mon visage seront secs et fripés ; ma marche sera lente et mes genoux grinceront quand je me lèverai ; mon dos me fera mal et la mort me fera peur.

Et Sabine se sentit étrangement démunie, privée de ses ressources habituelles : toutes les belles consolations qu’elle se formulait d’ordinaire à elle-même s’évanouissaient devant l’idée de la vieillesse et le regard d’Alfred.

28.

Anselme arriva sur les coups de vingt-deux heures, et son entrée dans la pièce jeta un froid. Anselme, en effet, était flic ; lui-même préférait se décrire, par un euphémisme inconscient, comme un « fonctionnaire de police », comme si cette expression officielle et néanmoins contournée était susceptible d’amoindrir l’horreur légitime que suscitait son uniforme. Certains des invités refusèrent plus ou moins ostensiblement de lui adresser la parole : ainsi, quand Anselme lui demanda si les toilettes étaient bien au fond du couloir à gauche, Bérénice ne consentit à lui répondre que par un bref signe de tête, comme si le fait de ne pas ouvrir la bouche la prémunissait contre une infraction au vœu qu’elle avait formé dans son esprit. Ambroise afficha une hostilité encore plus ouverte encore. Quand le paquet de chips de légumes arriva à sa portée, il s’en empara, se servit nonchalamment, et le dirigea vers un secteur de la salle à manger opposé à celui où se trouvait Anselme. Et c’est au nez et à la barbe de ce dernier que Rebecca engloutit la dernière part du cake aux olives.

Sabine, qui était de bonne humeur ce jour-là, essaya d’adopter une ligne de conduite différente. Elle échangea avec Anselme quelques salutations à peu près cordiales, et laissa la conversation venir d’elle-même sur la question du travail quotidien des forces de l’ordre. Les évolutions récentes du régime, le durcissement autoritaire du pouvoir, la répression désormais systématique de la moindre tentative de rassemblement public, rendaient manifeste aux yeux de tous que la police n’était qu’un bras armé de la bourgeoisie, et c’est naturellement ce qu’objecta Sabine, toujours cordialement, quand son interlocuteur lui expliqua qu’il avait le sentiment de revêtir chaque matin son uniforme pour aider les vieilles dames en détresse et garantir une paix sociale profitable à tous. L’échange se poursuivit un moment sur ce registre, mais derrière l’attitude respectueuse qu’elle s’efforçait d’adopter Sabine sentait poindre en elle, de plus en plus violemment, une envie furieuse de lui balancer son verre de Kro à la figure. Elle repensa aux coups de matraque qu’elle avait pris, à la garde à vue qu’elle avait subie, et ne put s’empêcher de superposer au visage pourtant avenant d’Anselme celui d’un vieux dictateur moustachu.

Et puis, le mot de trop fut prononcé : la remarque un peu trop raciste pour être tolérable, l’allusion un peu trop nonchalante à un traumatisme ancien, qui sait ? Toujours est-il qu’à cet instant Sabine avait déjà fini sa bière, heureusement, mais cela ne l’empêcha pas d’éructer au visage d’Anselme toutes les insultes qui lui passèrent par la tête – Daniel, qui décrivit plus tard la scène à Aurélien, lui confia même, l’air gêné, que certaines d’entre elles n’étaient pas tout à fait exemptes de putophobie. Surpris qu’une phrase pour lui anodine ait déclenché un pareil ouragan, Anselme se recroquevilla dans son canapé, piocha deux chips au légume dans le paquet qu’une main plus charitable lui avait fait parvenir, et prétextant sa fatigue et l’heure tardive il se leva pour prendre congé. Rentré chez lui, il pleura longtemps dans son lit, confiant à son journal qu’il ne comprenait pas pourquoi tout le monde le détestait et pourquoi il n’avait pas plus d’amis que la veille.

27.

Dans la chambre de Sabine il y a beaucoup de livres. Sabine est en effet très cultivée, et même un peu érudite. Alors dans la chambre de Sabine, il y a des livres qui racontent l’histoire du monde, il y a des livres de poésie, il y a des romans, et puis il y a tous les grands classiques du marxisme et du post-marxisme, rangés par date de première publication. Il y a aussi, dans la chambre de Sabine, les Mémoires de Saint-Simon, la correspondance de Flaubert et le théâtre complet de Gilbert de Pixerécourt. Il y a donc, dans cette chambre, des rayonnages qui couvrent les murs et qui sont chargés d’ouvrages de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Mais au milieu de tous ces livres, sur ces rayonnages, dans la chambre de Sabine, et malgré toutes ces formes et toutes ces couleurs différentes, il y en a un, de livre, qui attire l’œil d’Ambroise, qui ne semble pas fait exactement comme les autres. Quand Ambroise s’approche, plein de curiosité, il constate qu’il ne s’agit pas vraiment d’un livre, mais d’un carnet à la belle couverture de cuir, à la belle couverture noire et sobre. Il n’y a rien d’écrit sur la tranche – ni de titre, ni d’auteur – et c’est cela, Ambroise le comprend bien maintenant, c’est cela qui l’a étonné tout d’abord. Ainsi ce livre n’est pas vraiment un livre, il s’agit plutôt de quelque chose comme d’un carnet, et la manière dont Sabine l’utilise ne consiste pas – Ambroise le déduit –  à lire ce qui est écrit dedans, mais à y écrire des choses qui seront lues par d’autres ou par elle.

En le saisissant par la coiffe et en le tirant un peu vers lui, de manière à ce que l’angle supérieur droit de la couverture soit visible, Ambroise y remarque une étiquette collée sans soin, et qui porte l’inscription suivant : Journal – volume 3. Ambroise en déduit, à juste titre, qu’il doit s’agir d’un journal intime. Alors après un instant d’hésitation, il le sort de son emplacement et passe lentement les doigts dessus, avec beaucoup de douceur, et caresse rêveusement les six faces (en comptant la tranche et le dos des pages) que présente ce qui n’est jamais qu’un parallélépipède rectangle très oblong. Il le saisit, le tourne, le serre entre son pouce et son index et l’attrape à pleine paume, essayant successivement toutes les positions que ses mains peuvent adopter pour le tenir, tout en risquant parfois des équilibres plus précaires, et sans dédaigner, à moitié par jeu, l’occasionnel secours de ses avant-bras.

En faisant tout cela, il a constaté que les dimensions de la couverture de cuir sont telles qu’elle déborde un peu par rapport aux pages, de sorte que si Ambroise écrase le bout de son index contre la gouttière, ledit index se trouve nécessairement comprimé, de part et d’autre, par la chasse de la couverture. Mais s’il accentue un peu la pression, mécaniquement le livre s’ouvre. Et le crime est-il vraiment consommé si Ambroise n’utilise qu’un seul doigt pour le commettre ?

Du reste ce journal posé là, en évidence, sur une étagère, semble inviter tout visiteur à le lire. On peut même soupçonner que Sabine l’ait laissé ici à cette fin, et qu’elle ait secrètement désiré que soit commise une telle profanation.

Mais un scrupule soudain saisit Ambroise. Et si, ouvrant au hasard ces pages mystérieuses, il tombait sur un passage où il soit question de lui ? Ou sur une information intolérable à porter seul et pourtant impossible à partager ? Si l’image qu’il se forme de son amie s’en trouvait, d’une manière ou d’une autre, ébranlée ? Pourrait-il faire comme si rien n’était, et continuer à la voir comme avant ? Et pourquoi non ? Et comment si ? Et si, d’ailleurs, au fond, il s’apprêtait à mal agir ?

Alors, le cœur battant, un peu de sueur au creux des mains, il regarde l’objet une dernière fois et le repose, précautionneusement, respectueusement, dans son emplacement. Puis il s’en va, comme un voleur, à pas de loups, obsédé par la curiosité et rasséréné par son héroïsme.

26.

Journal de Sabine (extrait)

12 juillet

À nouveau, comme avant, l’idée me taraude de dire à Ambroise que je l’aime.

Savoir qu’une gêne pourrait, suite à cela, s’installer entre nous, m’inquiète et m’excite à la fois. Il me plaît de le rendre maître de moi, de lui confier cet immense pouvoir de me punir ou non de ma franchise, de m’abandonner à lui, de faire dépendre de lui une partie de mon bonheur.

Nous allons bientôt passer quelques jours ensemble, avec les autres, à Fort-Langlois. Je ne sais si j’en aurai le courage, mais j’en aurai l’occasion.

14 juillet

Étant loin d’Ambroise, je pense à lui, et j’imagine tous les scénarios possibles dans ma tête. Certains sont émouvants, d’autres tristes, d’autres plus joyeux. Je le manipule à ma guise, comme un écrivain ferait d’un personnage de roman, et j’en viens parfois presque à oublier qu’il s’agit de ma propre vie. Puis je me projette plus personnellement dans la situation que j’ai créée, et alors un vertige d’angoisse et de plaisir me saisit.

[…]

17 juillet

Depuis quelques jours, des articles que je suis censée écrire m’occupent beaucoup l’esprit, non seulement à cause du travail qu’ils requièrent mais aussi à cause du stress qu’ils engendrent, car je suis très en retard sur mon planning. Cela fait que je suis happée par de petits problèmes triviaux, que je me retrouve à vivre sous le régime d’une temporalité routinière et que je n’ai plus du tout envie de dire à Ambroise que je l’aime. Pourquoi brusquer le destin par une déclaration hasardeuse quand s’impose à moi l’évidence de la marche tranquille et prévisible des jours ? Aujourd’hui, l’idée d’un aveu me paraît incongrue, soutenue par rien, et tous les arguments rationnels qui jouent contre elle prennent beaucoup de force à mes yeux.

Et pourtant, qui sait ? La petite étincelle folle qui brûlait en moi il y a moins d’une semaine n’est pas éteinte, et peut-être ne demande-t-elle qu’à se rallumer au premier souffle. Voilà à quoi sert ma préparation mentale : non à planifier l’aveu, comme s’il pouvait s’agir d’un acte délibéré, mais à me rendre disponible au coup de folie.

18 juillet

[…]

Je m’imagine recevoir un aveu d’amour par un ami dont je ne sois pas moi-même amoureuse. Je suis parfaite dans mes réactions : amicale, bienveillante, compréhensive ; je l’assure de la profondeur de mes sentiments pour lui et je lui promets que je ferai tout pour qu’aucun malaise ne s’installe entre nous. Cela me donne-t-il du courage pour parler à Ambroise ? Non, au contraire, car à force d’y penser depuis dix jours je suis rodée à l’exercice, alors que lui serait nécessairement pris par surprise si je lui déclarais ma flamme. Sans doute serait-il involontairement maladroit et cruel.

19 juillet

Ambroise est là, près de moi, présent, vivant, incarné ; nous passons quelques jours ensemble, et avec tous les autres, dans la maison de Fort-Langlois. Il n’est plus, comme ces dix derniers jours, un souvenir ou un fantasme, et je ne peux pas disposer de lui à ma guise, comme un pantin ou un personnage mental, ni le gêner par un aveu abrupt ou lui confier la responsabilité de me sauver. Et sa propre tranquillité, son insouciance, sa légèreté, son détachement opposent une résistance invincible à toute velléité de courage de ma part. Nous ne nous comprendrions pas, nous ne parlerions pas le même langage.

23 juillet

Je n’ai rien dit, et l’étonnant est que je n’en sois pas plus triste. Ces quelques jours ont été trop riches en amitié, en complicité, en joie et en jeux pour que je puisse à leur issue éprouver le sentiment d’un manque ou d’une occasion ratée. Assez de belles choses ont occupé mon esprit pour que je n’aie pas eu besoin de le torturer par de douloureux et déchirants atermoiements.

Que je l’aime, je le lui dirai plus tard, ou jamais, et cela sera bien ainsi.

25.

Sabine dormit très mal cette nuit-là. La manière dont elle avait éconduit Daniel, oublieuse du ménagement qu’elle devait à un ami, lui faisait horriblement honte. La fatigue, l’énervement, et toute l’angoisse accumulée au cours de cette éprouvante journée étaient soudainement ressortis d’elle, au premier prétexte, sous la forme d’un mot un peu trop haut, un peu trop vif, et blessant. Une seconde après elle le regrettait, c’était trop tard. Le visage de Daniel s’était crispé, fermé, il était parti sans colère après avoir salué les autres. Alors Sabine, furieuse contre elle-même, et triste de n’avoir pas su assez cultiver dans son cœur l’habitude du bien et les vertus de l’amitié, était allée se coucher avec un sentiment très désagréable au creux du ventre. Mais quand elle eut arrêté la résolution de s’excuser, elle s’apaisa. Dès le lendemain matin, elle lui enverrait un mail, ferait amende honorable, l’assurerait de sa sympathie et de son respect. Entre gens de bonne volonté, se disait-elle, tout peut s’arranger. Tout s’arrangera.

Elle se leva donc avec la volonté d’être honnête. Si la mauvaise foi risque de braquer chacun dans sa fierté mal placée, la mise à plat des sentiments, au contraire, ne pourra que faciliter les choses. Elle n’avait qu’à refaire, verbalement, par écrit, le parcours mental qu’elle avait accompli la veille et qui lui avait permis de se défaire de cet aveuglement qui lui inspirait des sentiments injustes et impulsifs à l’égard de son ami.

Alors elle essaya d’écrire, mais chacun de ses mots sonnait faux. Elle avait beau chercher tous les artifices possibles pour tourner les choses adroitement, elle en revenait toujours à ce problème : sa réaction malheureuse de la veille, son mot insultant et déplacé, ils avaient tout de même bien été provoqués par un comportement peu aimable de la part de Daniel, qui ne justifiait sans doute pas sa propre réaction à elle mais qui, combiné à d’autres facteurs, l’expliquait en partie. En haussant le ton, en utilisant des termes qui avaient dépassé sa pensée, elle avait franchi un seuil symbolique dans la violence verbale, mais enfin cela mis à part, l’attitude même de son ami n’était pas exempte de reproche. Son manque d’entrain à rendre service aux autres, sa nonchalance à aider les gens qui le lui demandaient, l’agaçaient. Or l’honnêteté, dont elle venait de faire si grand cas, supposait précisément qu’elle fît état de ses griefs, et donc qu’elle transformât un mail d’excuses en mail de reproches. Elle y passa une heure, s’arracha les cheveux et, en désespoir de cause, renonça. « Les choses seraient presque simples si tous les torts étaient de mon côté », se dit-elle en soupirant.

24.

La fête battait son plein. Une lumière douce baignait la pièce, et des chansons planantes, très calmes, s’y diffusaient en enveloppant les meubles et les corps. Tous les quarts d’heure, la musique s’interrompait pour laisser place à une voix féminine qui disait d’un ton égal :

« Nous rappelons que cette salle est un espace safe, et que les propos sexistes, racistes, classistes, spécistes, homophobes, transphobes, enbiphobes, grossophobes, putophobes, toxicophobes, handiphobes, sérophobes, neurophobes, psychophobes et arachnophobes sont interdits. N’oubliez pas d’utiliser des trigger warnings avant d’aborder un sujet sensible avec des inconnu-e-s ; vous trouverez à cette fin des pancartes pré-remplies à l’entrée. N’imposez pas de proximité corporelle à des personnes non consentantes. Bonne soirée ! »

Arachnophobes avait été rajouté en raison de la présence sur les lieux d’un jeune homme qui se prenait pour une mygale. Il s’était fait greffer sur le torse quatre paires de pattes velues, et se nourrissait essentiellement d’insectes. Le comité organisateur de la soirée avait jugé, par huit voix contre cinq et quatre abstentions, que son régime alimentaire ne constituait pas une infraction aux principes végans du collectif à l’origine de l’événement.

Sabine venait de tremper une chips de carotte dans un pot de confiture d’olive, quand elle fut abordée par une jeune fille qui lui tendit la main en déclarant :

« Mélanie, elle, petite-bourgeoise cisblanche bisexuelle neurotypique.

— Euh… Sabine, répondit Sabine.

— Sabine comment ? demanda Mélanie, avec un agacement qu’elle faisait semblant d’essayer de déguiser en cordialité.

— Sabine, elle », répondit Sabine en priant pour que cela suffise.

Cela suffit.

« Enchantée, Sabine, continua Mélanie d’un air satisfait. Ravie de te compter parmi nous. On s’amuse bien, hein ? »

Il y avait là une trentaine de personnes, la plupart tenant à la main un verre de sirop de pêche ou de coca-grenadine, essayant vaguement de danser sur un son qui ne le permettait pas. « Nous rappelons que cette salle est un espace safe… », reprit le haut-parleur, que plus personne, sauf des féministes vraiment très zélés, n’écouta jusqu’au bout.

« Oui, c’est cool ! » confirma Sabine dans un grand sourire crispé. Mais qu’est-ce que je fous là ? pensait-elle au fond d’elle-même, inquiète que ses amis n’arrivent pas

Une créature indéfinissable choisit cet instant précis pour passer en se tortillant entre les deux interlocutrices, afin d’avoir l’air cool et de se faire remarquer. Sabine en profita pour perdre opportunément Mélanie de vue, laissa son regard errer sur un jeune homme très triste qui avait entrepris d’embrasser un fauteuil, et le reporta sur la porte en priant pour que quelqu’un vienne la sauver. Mais Mélanie, qui n’avait pas compris la manœuvre, s’interposa à nouveau devant ses yeux, et se crut autorisée à lui raconter sa vie :

« Je suis étudiante en première année d’arts du spectacle, et j’ai monté un atelier d’auto-gynécologie horizontale avec des camarades de ma fac. On se réunit tous les jeudis soir au coucher du soleil, tu peux venir si tu veux. J’ai dix-neuf ans, et mes triggers incluent la violence, la sexualité, le nazisme et la maltraitance animale. Je peux te faire un câlin ? »

L’irruption d’un nouveau venu dispensa heureusement Sabine de répondre.

« Il, Carlos, étudiant pansexuel cisgenre demi-juif, débita-t-il en regardant fixement devant lui.

— Carlos, il, tu veux dire ? rectifia Sabine. »

Pendant une fraction de seconde, le jeune homme sembla interloqué ; puis il reprit, d’un air las :

« Non, non. Il, c’est mon prénom, et Carlos, c’est mon pronom. Tu n’es pas la première à te tromper, rassure-toi.

— Ça te pose un problème ? » demanda agressivement Mélanie, qui n’avait plus du tout l’air d’avoir envie de lui faire un câlin.

Une nouvelle fois, Sabine fut sauvée par les événements : la porte s’ouvrit et Bérénice apparut. Sabine lança, soulagée, un : « Hé ! Salut, Bérénice ! » qui lui évita opportunément d’avoir à se confondre en excuses.

23.

Au bout de deux minutes, tout le monde commença à se sentir bien ; au bout de cinq, l’intensité de toutes les sensations tactiles, visuelles et olfactives s’était miraculeusement démultipliée ; au bout de sept, chacun se sentait des envies jusqu’alors insoupçonnées, et plus ou moins érotiques selon les cas et les refoulements, de tripoter la peau, et les cheveux de ses amis. La drogue cependant n’avait pas aboli le discernement des jeunes gens, et moins encore leurs principes féministes si profondément ancrés en eux qu’ils en étaient presque devenus une seconde nature. Aussi chaque mouvement de main vers une parcelle du corps d’autrui était-il systématiquement précédé d’une interrogation inquiète et scrupuleuse : « Je peux toucher ? », et par un invariable oui qui venait formaliser le consentement. L’air était plein d’amour et de papillons roses, de gestes doux et de sourires tendres qui semblaient vouloir résister à leur propre précarité et laisser autour d’eux leur empreinte bien après qu’un changement de position ou d’expression les eut abolis. Quelque chose planait là, qui tenait de l’amitié et de la joie, du désir et de la générosité, et qui recouvrait peu à peu les corps et les âmes. Soudain Daniel, s’oubliant, étendit une main curieuse vers la joue de Bérénice sans avoir proféré les paroles rituelles. Bérénice s’écarta un peu vivement, et esquissa de la main un geste semblable à celui que l’on fait pour chasser les mouches. Daniel comprit qu’il avait fauté et se confondit en excuses.

Le lendemain, quand elle fut à peu près redescendue, l’intéressée vint voir l’intéressé et lui dit : « En fait, tu as bien fait de ne pas me demander avant de me toucher la joue. »

Daniel crut qu’elle était ironique, rougit, bégaya et prit un air mortifié. Mais Bérénice continua d’un ton sérieux :

« Non, vraiment… Sabine et Rebecca l’ont fait avant toi, elles ont suivi le protocole, et quand elles m’ont demandé si elles pouvaient me toucher je n’ai pas osé leur dire non. J’aurais eu l’impression de ne pas respecter le contrat tacite qui présidait à notre grande effusion, et en outre de repousser un geste amical de leur part. Mais en vérité je n’avais pas tellement envie que l’on me tripote le visage. Avec toi, en l’absence de toute verbalisation, les gestes ont suffi à exprimer un refus, que je n’ai pas eu besoin de durcir en le mettant en mots, et dont je n’ai pas eu le sentiment d’avoir à me justifier.

— Alors tu ne m’en veux pas ? demanda-t-il.

— Ben non, répondit-elle. Quand on est de bonne foi, respectueux et attentif aux autres, et tu l’as été hier, il est bien difficile de faire grand mal. »

Daniel parut à la fois perplexe et soulagé.

22.

 

Quand Rebecca entra au salon, le cœur de Sabine s’emballa. Son amie, à peine levée, semblait encore avoir des traces de sommeil qui flottaient autour d’elle, imprégnant l’air qu’elle avait traversé. Sabine s’abandonna avec délice à leur énumération mentale : un peu d’humeur perlait au coin des yeux ; nul maquillage n’ornait les paupières ; rien n’entravait la liberté d’une chevelure qu’aucun peigne n’avait ordonné. Un sweatshirt aux couleurs passées laissait entrevoir un haut de pyjama qu’on n’avait pas pris la peine de changer pour un vêtement plus décent. Tout respirait la hâte et le négligé, l’abandon et l’à-peu-près ; les élans érotiques de Sabine furent coupés net, et son amour se démultiplia. « Comme c’est drôle ! se dit-elle. Je ne la trouve pas très belle, ce matin, mais cette apparence qui ne la flatte guère la fait participer, à mes yeux, de cette émouvante médiocrité humaine que j’aime tant. Elle était si perpétuellement désirable, ces derniers jours, que cela en devenait presque épuisant ; il fallait bien qu’elle finisse par descendre de son piédestal. Je vais enfin pouvoir me reposer, et sans doute ainsi l’admirer autrement et davantage. »