27.

Dans la chambre de Sabine il y a beaucoup de livres. Sabine est en effet très cultivée, et même un peu érudite. Alors dans la chambre de Sabine, il y a des livres qui racontent l’histoire du monde, il y a des livres de poésie, il y a des romans, et puis il y a tous les grands classiques du marxisme et du post-marxisme, rangés par date de première publication. Il y a aussi, dans la chambre de Sabine, les Mémoires de Saint-Simon, la correspondance de Flaubert et le théâtre complet de Gilbert de Pixerécourt. Il y a donc, dans cette chambre, des rayonnages qui couvrent les murs et qui sont chargés d’ouvrages de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Mais au milieu de tous ces livres, sur ces rayonnages, dans la chambre de Sabine, et malgré toutes ces formes et toutes ces couleurs différentes, il y en a un, de livre, qui attire l’œil d’Ambroise, qui ne semble pas fait exactement comme les autres. Quand Ambroise s’approche, plein de curiosité, il constate qu’il ne s’agit pas vraiment d’un livre, mais d’un carnet à la belle couverture de cuir, à la belle couverture noire et sobre. Il n’y a rien d’écrit sur la tranche – ni de titre, ni d’auteur – et c’est cela, Ambroise le comprend bien maintenant, c’est cela qui l’a étonné tout d’abord. Ainsi ce livre n’est pas vraiment un livre, il s’agit plutôt de quelque chose comme d’un carnet, et la manière dont Sabine l’utilise ne consiste pas – Ambroise le déduit –  à lire ce qui est écrit dedans, mais à y écrire des choses qui seront lues par d’autres ou par elle.

En le saisissant par la coiffe et en le tirant un peu vers lui, de manière à ce que l’angle supérieur droit de la couverture soit visible, Ambroise y remarque une étiquette collée sans soin, et qui porte l’inscription suivant : Journal – volume 3. Ambroise en déduit, à juste titre, qu’il doit s’agir d’un journal intime. Alors après un instant d’hésitation, il le sort de son emplacement et passe lentement les doigts dessus, avec beaucoup de douceur, et caresse rêveusement les six faces (en comptant la tranche et le dos des pages) que présente ce qui n’est jamais qu’un parallélépipède rectangle très oblong. Il le saisit, le tourne, le serre entre son pouce et son index et l’attrape à pleine paume, essayant successivement toutes les positions que ses mains peuvent adopter pour le tenir, tout en risquant parfois des équilibres plus précaires, et sans dédaigner, à moitié par jeu, l’occasionnel secours de ses avant-bras.

En faisant tout cela, il a constaté que les dimensions de la couverture de cuir sont telles qu’elle déborde un peu par rapport aux pages, de sorte que si Ambroise écrase le bout de son index contre la gouttière, ledit index se trouve nécessairement comprimé, de part et d’autre, par la chasse de la couverture. Mais s’il accentue un peu la pression, mécaniquement le livre s’ouvre. Et le crime est-il vraiment consommé si Ambroise n’utilise qu’un seul doigt pour le commettre ?

Du reste ce journal posé là, en évidence, sur une étagère, semble inviter tout visiteur à le lire. On peut même soupçonner que Sabine l’ait laissé ici à cette fin, et qu’elle ait secrètement désiré que soit commise une telle profanation.

Mais un scrupule soudain saisit Ambroise. Et si, ouvrant au hasard ces pages mystérieuses, il tombait sur un passage où il soit question de lui ? Ou sur une information intolérable à porter seul et pourtant impossible à partager ? Si l’image qu’il se forme de son amie s’en trouvait, d’une manière ou d’une autre, ébranlée ? Pourrait-il faire comme si rien n’était, et continuer à la voir comme avant ? Et pourquoi non ? Et comment si ? Et si, d’ailleurs, au fond, il s’apprêtait à mal agir ?

Alors, le cœur battant, un peu de sueur au creux des mains, il regarde l’objet une dernière fois et le repose, précautionneusement, respectueusement, dans son emplacement. Puis il s’en va, comme un voleur, à pas de loups, obsédé par la curiosité et rasséréné par son héroïsme.

Publicités

26.

Journal de Sabine (extrait)

12 juillet

À nouveau, comme avant, l’idée me taraude de dire à Ambroise que je l’aime.

Savoir qu’une gêne pourrait, suite à cela, s’installer entre nous, m’inquiète et m’excite à la fois. Il me plaît de le rendre maître de moi, de lui confier cet immense pouvoir de me punir ou non de ma franchise, de m’abandonner à lui, de faire dépendre de lui une partie de mon bonheur.

Nous allons bientôt passer quelques jours ensemble, avec les autres, à Fort-Langlois. Je ne sais si j’en aurai le courage, mais j’en aurai l’occasion.

14 juillet

Étant loin d’Ambroise, je pense à lui, et j’imagine tous les scénarios possibles dans ma tête. Certains sont émouvants, d’autres tristes, d’autres plus joyeux. Je le manipule à ma guise, comme un écrivain ferait d’un personnage de roman, et j’en viens parfois presque à oublier qu’il s’agit de ma propre vie. Puis je me projette plus personnellement dans la situation que j’ai créée, et alors un vertige d’angoisse et de plaisir me saisit.

[…]

17 juillet

Depuis quelques jours, des articles que je suis censée écrire m’occupent beaucoup l’esprit, non seulement à cause du travail qu’ils requièrent mais aussi à cause du stress qu’ils engendrent, car je suis très en retard sur mon planning. Cela fait que je suis happée par de petits problèmes triviaux, que je me retrouve à vivre sous le régime d’une temporalité routinière et que je n’ai plus du tout envie de dire à Ambroise que je l’aime. Pourquoi brusquer le destin par une déclaration hasardeuse quand s’impose à moi l’évidence de la marche tranquille et prévisible des jours ? Aujourd’hui, l’idée d’un aveu me paraît incongrue, soutenue par rien, et tous les arguments rationnels qui jouent contre elle prennent beaucoup de force à mes yeux.

Et pourtant, qui sait ? La petite étincelle folle qui brûlait en moi il y a moins d’une semaine n’est pas éteinte, et peut-être ne demande-t-elle qu’à se rallumer au premier souffle. Voilà à quoi sert ma préparation mentale : non à planifier l’aveu, comme s’il pouvait s’agir d’un acte délibéré, mais à me rendre disponible au coup de folie.

18 juillet

[…]

Je m’imagine recevoir un aveu d’amour par un ami dont je ne sois pas moi-même amoureuse. Je suis parfaite dans mes réactions : amicale, bienveillante, compréhensive ; je l’assure de la profondeur de mes sentiments pour lui et je lui promets que je ferai tout pour qu’aucun malaise ne s’installe entre nous. Cela me donne-t-il du courage pour parler à Ambroise ? Non, au contraire, car à force d’y penser depuis dix jours je suis rodée à l’exercice, alors que lui serait nécessairement pris par surprise si je lui déclarais ma flamme. Sans doute serait-il involontairement maladroit et cruel.

19 juillet

Ambroise est là, près de moi, présent, vivant, incarné ; nous passons quelques jours ensemble, et avec tous les autres, dans la maison de Fort-Langlois. Il n’est plus, comme ces dix derniers jours, un souvenir ou un fantasme, et je ne peux pas disposer de lui à ma guise, comme un pantin ou un personnage mental, ni le gêner par un aveu abrupt ou lui confier la responsabilité de me sauver. Et sa propre tranquillité, son insouciance, sa légèreté, son détachement opposent une résistance invincible à toute velléité de courage de ma part. Nous ne nous comprendrions pas, nous ne parlerions pas le même langage.

23 juillet

Je n’ai rien dit, et l’étonnant est que je n’en sois pas plus triste. Ces quelques jours ont été trop riches en amitié, en complicité, en joie et en jeux pour que je puisse à leur issue éprouver le sentiment d’un manque ou d’une occasion ratée. Assez de belles choses ont occupé mon esprit pour que je n’aie pas eu besoin de le torturer par de douloureux et déchirants atermoiements.

Que je l’aime, je le lui dirai plus tard, ou jamais, et cela sera bien ainsi.

25.

Sabine dormit très mal cette nuit-là. La manière dont elle avait éconduit Daniel, oublieuse du ménagement qu’elle devait à un ami, lui faisait horriblement honte. La fatigue, l’énervement, et toute l’angoisse accumulée au cours de cette éprouvante journée étaient soudainement ressortis d’elle, au premier prétexte, sous la forme d’un mot un peu trop haut, un peu trop vif, et blessant. Une seconde après elle le regrettait, c’était trop tard. Le visage de Daniel s’était crispé, fermé, il était parti sans colère après avoir salué les autres. Alors Sabine, furieuse contre elle-même, et triste de n’avoir pas su assez cultiver dans son cœur l’habitude du bien et les vertus de l’amitié, était allée se coucher avec un sentiment très désagréable au creux du ventre. Mais quand elle eut arrêté la résolution de s’excuser, elle s’apaisa. Dès le lendemain matin, elle lui enverrait un mail, ferait amende honorable, l’assurerait de sa sympathie et de son respect. Entre gens de bonne volonté, se disait-elle, tout peut s’arranger. Tout s’arrangera.

Elle se leva donc avec la volonté d’être honnête. Si la mauvaise foi risque de braquer chacun dans sa fierté mal placée, la mise à plat des sentiments, au contraire, ne pourra que faciliter les choses. Elle n’avait qu’à refaire, verbalement, par écrit, le parcours mental qu’elle avait accompli la veille et qui lui avait permis de se défaire de cet aveuglement qui lui inspirait des sentiments injustes et impulsifs à l’égard de son ami.

Alors elle essaya d’écrire, mais chacun de ses mots sonnait faux. Elle avait beau chercher tous les artifices possibles pour tourner les choses adroitement, elle en revenait toujours à ce problème : sa réaction malheureuse de la veille, son mot insultant et déplacé, ils avaient tout de même bien été provoqués par un comportement peu aimable de la part de Daniel, qui ne justifiait sans doute pas sa propre réaction à elle mais qui, combiné à d’autres facteurs, l’expliquait en partie. En haussant le ton, en utilisant des termes qui avaient dépassé sa pensée, elle avait franchi un seuil symbolique dans la violence verbale, mais enfin cela mis à part, l’attitude même de son ami n’était pas exempte de reproche. Son manque d’entrain à rendre service aux autres, sa nonchalance à aider les gens qui le lui demandaient, l’agaçaient. Or l’honnêteté, dont elle venait de faire si grand cas, supposait précisément qu’elle fît état de ses griefs, et donc qu’elle transformât un mail d’excuses en mail de reproches. Elle y passa une heure, s’arracha les cheveux et, en désespoir de cause, renonça. « Les choses seraient presque simples si tous les torts étaient de mon côté », se dit-elle en soupirant.

24.

La fête battait son plein. Une lumière douce baignait la pièce, et des chansons planantes, très calmes, s’y diffusaient en enveloppant les meubles et les corps. Tous les quarts d’heure, la musique s’interrompait pour laisser place à une voix féminine qui disait d’un ton égal :

« Nous rappelons que cette salle est un espace safe, et que les propos sexistes, racistes, classistes, spécistes, homophobes, transphobes, enbiphobes, grossophobes, putophobes, toxicophobes, handiphobes, sérophobes, neurophobes, psychophobes et arachnophobes sont interdits. N’oubliez pas d’utiliser des trigger warnings avant d’aborder un sujet sensible avec des inconnu-e-s ; vous trouverez à cette fin des pancartes pré-remplies à l’entrée. N’imposez pas de proximité corporelle à des personnes non consentantes. Bonne soirée ! »

Arachnophobes avait été rajouté en raison de la présence sur les lieux d’un jeune homme qui se prenait pour une mygale. Il s’était fait greffer sur le torse quatre paires de pattes velues, et se nourrissait essentiellement d’insectes. Le comité organisateur de la soirée avait jugé, par huit voix contre cinq et quatre abstentions, que son régime alimentaire ne constituait pas une infraction aux principes végans du collectif à l’origine de l’événement.

Sabine venait de tremper une chips de carotte dans un pot de confiture d’olive, quand elle fut abordée par une jeune fille qui lui tendit la main en déclarant :

« Mélanie, elle, petite-bourgeoise cisblanche bisexuelle neurotypique.

— Euh… Sabine, répondit Sabine.

— Sabine comment ? demanda Mélanie, avec un agacement qu’elle faisait semblant d’essayer de déguiser en cordialité.

— Sabine, elle », répondit Sabine en priant pour que cela suffise.

Cela suffit.

« Enchantée, Sabine, continua Mélanie d’un air satisfait. Ravie de te compter parmi nous. On s’amuse bien, hein ? »

Il y avait là une trentaine de personnes, la plupart tenant à la main un verre de sirop de pêche ou de coca-grenadine, essayant vaguement de danser sur un son qui ne le permettait pas. « Nous rappelons que cette salle est un espace safe… », reprit le haut-parleur, que plus personne, sauf des féministes vraiment très zélés, n’écouta jusqu’au bout.

« Oui, c’est cool ! » confirma Sabine dans un grand sourire crispé. Mais qu’est-ce que je fous là ? pensait-elle au fond d’elle-même, inquiète que ses amis n’arrivent pas

Une créature indéfinissable choisit cet instant précis pour passer en se tortillant entre les deux interlocutrices, afin d’avoir l’air cool et de se faire remarquer. Sabine en profita pour perdre opportunément Mélanie de vue, laissa son regard errer sur un jeune homme très triste qui avait entrepris d’embrasser un fauteuil, et le reporta sur la porte en priant pour que quelqu’un vienne la sauver. Mais Mélanie, qui n’avait pas compris la manœuvre, s’interposa à nouveau devant ses yeux, et se crut autorisée à lui raconter sa vie :

« Je suis étudiante en première année d’arts du spectacle, et j’ai monté un atelier d’auto-gynécologie horizontale avec des camarades de ma fac. On se réunit tous les jeudis soir au coucher du soleil, tu peux venir si tu veux. J’ai dix-neuf ans, et mes triggers incluent la violence, la sexualité, le nazisme et la maltraitance animale. Je peux te faire un câlin ? »

L’irruption d’un nouveau venu dispensa heureusement Sabine de répondre.

« Il, Carlos, étudiant pansexuel cisgenre demi-juif, débita-t-il en regardant fixement devant lui.

— Carlos, il, tu veux dire ? rectifia Sabine. »

Pendant une fraction de seconde, le jeune homme sembla interloqué ; puis il reprit, d’un air las :

« Non, non. Il, c’est mon prénom, et Carlos, c’est mon pronom. Tu n’es pas la première à te tromper, rassure-toi.

— Ça te pose un problème ? » demanda agressivement Mélanie, qui n’avait plus du tout l’air d’avoir envie de lui faire un câlin.

Une nouvelle fois, Sabine fut sauvée par les événements : la porte s’ouvrit et Bérénice apparut. Sabine lança, soulagée, un : « Hé ! Salut, Bérénice ! » qui lui évita opportunément d’avoir à se confondre en excuses.

23.

Au bout de deux minutes, tout le monde commença à se sentir bien ; au bout de cinq, l’intensité de toutes les sensations tactiles, visuelles et olfactives s’était miraculeusement démultipliée ; au bout de sept, chacun se sentait des envies jusqu’alors insoupçonnées, et plus ou moins érotiques selon les cas et les refoulements, de tripoter la peau, et les cheveux de ses amis. La drogue cependant n’avait pas aboli le discernement des jeunes gens, et moins encore leurs principes féministes si profondément ancrés en eux qu’ils en étaient presque devenus une seconde nature. Aussi chaque mouvement de main vers une parcelle du corps d’autrui était-il systématiquement précédé d’une interrogation inquiète et scrupuleuse : « Je peux toucher ? », et par un invariable oui qui venait formaliser le consentement. L’air était plein d’amour et de papillons roses, de gestes doux et de sourires tendres qui semblaient vouloir résister à leur propre précarité et laisser autour d’eux leur empreinte bien après qu’un changement de position ou d’expression les eût abolis. Quelque chose planait là, qui tenait de l’amitié et de la joie, du désir et de la générosité, et qui recouvrait peu à peu les corps et les âmes. Soudain Daniel, s’oubliant, étendit une main curieuse vers la joue de Bérénice sans avoir proféré les paroles rituelles. Bérénice s’écarta un peu vivement, et esquissa de la main un geste semblable à celui que l’on fait pour chasser les mouches. Daniel comprit qu’il avait fauté et se confondit en excuses.

Le lendemain, quand elle fut à peu près redescendue, l’intéressée vint voir l’intéressé et lui dit : « En fait, tu as bien fait de ne pas me demander avant de me toucher la joue. »

Daniel crut qu’elle était ironique, rougit, bégaya et prit un air mortifié. Mais Bérénice continua d’un ton sérieux :

« Non, vraiment… Sabine et Rebecca l’ont fait avant toi, elles ont suivi le protocole, et quand elles m’ont demandé si elles pouvaient me toucher je n’ai pas osé leur dire non. J’aurais eu l’impression de ne pas respecter le contrat tacite qui présidait à notre grande effusion, et en outre de repousser un geste amical de leur part. Mais en vérité je n’avais pas tellement envie que l’on me tripote le visage. Avec toi, en l’absence de toute verbalisation, les gestes ont suffi à exprimer un refus, que je n’ai pas eu besoin de durcir en le mettant en mots, et dont je n’ai pas eu le sentiment d’avoir à me justifier.

— Alors tu ne m’en veux pas ? demanda-t-il.

— Ben non, répondit-elle. Quand on est de bonne foi, respectueux et attentif aux autres, et tu l’as été hier, il est bien difficile de faire grand mal. »

Daniel parut à la fois perplexe et soulagé.

22.

 

Quand Rebecca entra au salon, le cœur de Sabine s’emballa. Son amie, à peine levée, semblait encore avoir des traces de sommeil qui flottaient autour d’elle, imprégnant l’air qu’elle avait traversé. Sabine s’abandonna avec délice à leur énumération mentale : un peu d’humeur perlait au coin des yeux ; nul maquillage n’ornait les paupières ; rien n’entravait la liberté d’une chevelure qu’aucun peigne n’avait ordonné. Un sweatshirt aux couleurs passées laissait entrevoir un haut de pyjama qu’on n’avait pas pris la peine de changer pour un vêtement plus décent. Tout respirait la hâte et le négligé, l’abandon et l’à-peu-près ; les élans érotiques de Sabine furent coupés net, et son amour se démultiplia. « Comme c’est drôle ! se dit-elle. Je ne la trouve pas très belle, ce matin, mais cette apparence qui ne la flatte guère la fait participer, à mes yeux, de cette émouvante médiocrité humaine que j’aime tant. Elle était si perpétuellement désirable, ces derniers jours, que cela en devenait presque épuisant ; il fallait bien qu’elle finisse par descendre de son piédestal. Je vais enfin pouvoir me reposer, et sans doute ainsi l’admirer autrement et davantage. »

 

21.

« Ambroise, demanda Sabine, si tu avais le choix entre sauver, de la noyade par exemple, soit Clémence, soit dix innocents pris au hasard, qui sauverais-tu ? »

Bérénice venait de raconter, pour la douzième fois, l’héroïque épisode du sauvetage d’Adrien, et une discussion de philosophie morale avait logiquement suivi.

Ambroise réfléchit un instant, et répondit :

« Je crois que je sauverais Clémence, parce que mon amour m’y pousserait ; mais j’aurais tort. La vertu exigerait de sauver les dix innocents.

— Il est curieux que tu parles de « vertu » à ce propos, dit Sabine. La vertu, pour moi, c’est justement la morale envisagée dans sa dimension individuelle, personnelle, en rapport avec une subjectivité. La vertu désigne l’attitude générale d’une personne, son état d’esprit, tandis que la morale a un côté plus froid, plus impersonnel. Je dirais à la limite que la morale abstraite exigerait que tu sauves les dix, mais que la force de ton amour qui te fait sauver Clémence fait aussi de toi quelqu’un de vertueux.

— Et puis, reprit Bérénice, j’ai l’impression que tu considères les actes faits par amour comme des actes égoïstes. Sous prétexte que tu trouverais un intérêt indirect à la survie de Clémence, tu as l’air d’estimer qu’il n’y aurait rien d’altruiste à la tirer de l’eau. Or c’est une erreur fondamentale sur la nature de l’amour. Celui-ci est un sentiment si commun qu’on oublie trop souvent de le considérer comme le miracle qu’il est. Mais songez-y : il est parfaitement invraisemblable, et admirable, et fabuleux, que l’on soit capable de trouver un intérêt passionné dans le sort d’une personne qui n’est pas nous, et à quoi rien, a priori, ne nous attache !

— L’humanité, précisa Daniel, a trouvé un avantage sélectif dans le fait d’entretenir des liens affectifs étroits impliquant entre certains de ses membres une forme de solidarité. L’amour n’est pas un miracle, c’est un produit de la sélection naturelle.

— On s’en fout, répondit Aurélien, on ne parle pas de ça.

— Voyez-vous, continua Bérénice, exaltée, à quel point il est merveilleux que tous et toutes, tant que nous sommes, nous soyons capables d’amour, et d’éprouver avec tant de force les joies et les malheurs d’autrui ! Il y a là un élément d’altruisme que nous avons tous en commun, qui fait de chacun de nous, même un socialiste sans doute, un être moral – et que nous ne devons pas mépriser, mais contempler avec émerveillement.

— Mais si j’y trouve mon compte, objecta Ambroise, il n’y a rien d’altruiste dans mon sauvetage. Venir en aide à Clémence participe de mon confort psychologique.

— Dans ce cas, rétorqua Bérénice, il n’y a jamais lieu de parler de morale. Quoi que tu fasses, tu en tires soit un avantage matériel, soit un confort psychologique, fût-ce sous forme de bonne conscience. On peut dissoudre ainsi toute notion d’altruisme… Des philosophes l’ont tenté, mais je t’avouerai que leur position ne me convainc pas.

— Agir avec la froideur morale que prône Ambroise, continua Aurélien, qui hochait la tête en écoutant Bérénice, ce serait aller contre notre nature morale et vouloir réprimer ce qu’il y a d’instinctivement bon et généreux en nous. Il n’y a aucune raison, d’ailleurs, de croire que nous sommes voués au mal, et que bien agir suppose d’aller contre ses élans. Je crois profondément le contraire. Moi, en tout cas, je suis d’accord pour dire qu’il y a une dimension morale dans l’amour. Dans le cas de figure évoqué par Sabine, je sauverais Daniel. Peut-être que je culpabiliserais de ne pas avoir sauvé les dix autres, mais c’est le propre des situations tragiques : il n’y a pas de bonne solution. Et je ne crois pas, en tout cas, que mon choix serait objectivement condamnable. Il serait conforme à une forme de loyauté amoureuse qui participe à ma définition de la vertu. Pourquoi donc ne pas prendre en compte, quand il s’agit d’effectuer un choix moral, ce que nous souffle notre cœur ? »

Ayant entendu cela, Daniel enlaça Aurélien et entreprit de lui faire un câlin. Clémence, au bout d’un instant, fit de même avec Ambroise et murmura dans un sourire : « Bon, au moins, tu m’aurais sauvée… »

20.

« Psssttt… Tu dors ? demanda Aurélien.

— Non, répondit Daniel. Enfin, plus maintenant.

— Ah. Parce que moi, je n’arrive pas à dormir.

— Ah merde !

— Et du coup je me disais que c’est curieux, l’insomnie, comme expérience. C’est vraiment l’un des rares moments où on peut ressentir la séparation de l’âme d’avec le corps – et c’est extrêmement irritant. Lorsque je veux marcher, a contrario, mes jambes m’obéissent sur le champ, en vertu de médiations physiologiques qui me sont imperceptibles. Du coup, j’ai l’impression d’une harmonie parfaite entre l’esprit et la matière. On n’y pense jamais, mais quand on prend le temps de contempler la chose, c’est assez rassérénant. Alors que quand on essaie en vain de dormir, vois-tu, quand nos nerfs et nos muscles nous résistent, le corps nous apparaît comme cette pénible enveloppe de chair et d’os qui freine notre élan vers le sommeil et s’oppose à la réalisation de notre volonté ; on a l’impression de traîner avec soi un ennemi d’autant plus implacable qu’il est irrémédiablement accroché à nous, greffé sur nous. De là, la frustration et l’agacement de l’insomniaque. Tu comprends ? »

Daniel ne répondit pas : il s’était rendormi.

19.

Toute petite, Rebecca savait bien qu’elle était absolument unique. La preuve : c’est par ses yeux à elle, Rebecca, que les choses lui apparaissaient ; c’est à elle, et à elle seule, qu’était donné le privilège de les ressentir. Où qu’elle allât, d’ailleurs, elle se trouvait perpétuellement au centre du monde. Mieux encore, alors que ses parents, frères et sœurs disparaissaient régulièrement de son champ de vision, Rebecca jouissait d’une permanence ontologique dont elle supposait qu’elle faisait pâlir d’envie ses congénères. Alors que tous les autres êtres humains étaient, à beaucoup d’égard, plus ou moins interchangeables, pas un jour ne s’écoulait sans qu’elle savourât ce délicieux avantage d’être elle.

Ayant un peu grandi, elle s’aperçut qu’extérieurement les autres individus lui ressemblaient tout de même beaucoup. N’avaient-ils, pas comme elle deux bras, deux jambes, deux yeux et des dents qui poussaient ? Et elle conclut de la similarité de leurs corps avec le sien que, peut-être, son expérience n’était pas si singulière que cela. Un abîme métaphysique s’ouvrit sous ses adorables petits pieds, un vertige la saisit. Était-il possible, alors que tout semblait démontrer le contraire, qu’elle ne fût qu’un élément quelconque, parmi des milliards d’autres, de l’immense série humaine ? Il y avait bien là de quoi susciter dans son mignon petit cœur de farouches protestations.

Rebecca ne vit pas d’autre solution, pour restaurer son statut menacé, de développer l’idée qu’elle était seule à parler naturellement sa langue. Elle se rasséréna un peu au contact de cette théorie délirante, dont on n’aurait pas pu dire exactement qu’elle y croyait – elle n’était tout de même pas folle – mais qu’il lui semblait intolérable de ne pas adopter, fût-ce sur un mode qui neutralisât la question de sa valeur de vérité. Son système, rigoureusement paranoïaque et parfaitement cohérent, était comme suit : le français n’était pas l’idiome commun de tous les gens de son pays, mais seulement celui qu’on parlait en sa présence, pour lui faire croire qu’elle parlait la même langue que les autres. En réalité, loin de ses oreilles, les grandes personnes et les autres enfants communiquaient dans des dialectes dont elle ne soupçonnait même pas l’existence. Si elle surprenait une conversation en français entre deux quidams, c’est parce que des espions employés spécialement à cette tâche avaient prévenu les quidams qu’elle était dans les parages. En ce qui concerne la télévision, qui apparemment parlait français, elle n’avait pas vraiment décidé si c’était parce qu’on ne diffusait, quand elle se trouvait là, que des émissions truquées et pré-enregistrées, ou parce que les programmes changeaient effectivement de langue aux heures où elle n’était ni à l’école, ni endormie. Mais elle penchait plutôt vers la seconde solution, qui lui paraissait, somme toute, moins coûteuse et plus vraisemblable.

18.

La discussion, alors, prit un tour qui lui déplut. Ce n’était pas qu’Ange fût vraiment opposé à la violence révolutionnaire en tant que telle : il concevait, bien sûr, et comme tout le monde dans cette pièce, qu’elle pût parfois être utile et même nécessaire. Simplement, il avait horreur du ton cynique et détaché sur lequel certain de ses amis en parlaient. De la part d’Ambroise, il soupçonnait fort que cette indifférence fût feinte, et qu’elle lui servît d’abord à se donner du courage à soi-même. De la part des autres, il ne savait pas trop.

Qu’on parle de la violence, qu’on la théorise abstraitement, passe encore. Mais certaines des personnes ici présentes, vraiment, mettaient un peu trop de complaisance à l’évoquer crument, et paraissaient parfois trouver une sorte de satisfaction perverse à étaler leur force d’âme. Cette insensibilité, réelle ou factice, le ramenait immanquablement à celle de ses anciennes fréquentations – de vagues connaissances de lycée avec lesquelles il avait trainé un moment, trop longtemps sans doute, avant de faire la connaissance de Sabine et, par elle, de toute la Brigade Nénuphar. Ces gens-là, qu’il ne voyait plus et qu’il n’avait plus aucune envie de revoir, affectaient le même genre de mépris que ses amis actuels pour les délicatesses de cœur, qu’ils ne qualifiaient pas, eux, de petite-bourgeoises, mais qu’ils interprétaient spontanément à travers un paradigme de genre plutôt que de classe. Il avait été sous leur emprise un moment – mais c’est qu’ils avaient du bagout et du charisme, aussi – et leur méchanceté ne lui était apparue dans toute son évidence que le jour où, lui-même, il en avait fait les frais. Bien sûr, personne ici n’était méchant. Ange n’aurait jamais songé à utiliser ce mot pour désigner l’un quelconque de ses amis. Mais leur manière de parler de la mort, et parfois de l’humiliation, lui rappelait très désagréablement ce qu’il avait vécu quelques années plus tôt, et il en éprouvait une intolérable envie de quitter les lieux.

Et puis, ses amis étaient au courant. Il en avait déjà parlé, de cette histoire, à Sabine, à Ambroise, à Bérénice… Ils pourraient être un peu plus délicats, et se souvenir que je suis là, pensa-t-il. Une partie de lui reprochait à ses amis leur insouciance à ce propos. D’un autre côté, en prenant un peu de recul, il se disait aussi que les amis en question avaient bien le droit de parler de ce qu’ils voulaient, et qu’il n’avait pas à leur imposer son traumatisme. Après tout, on avait déjà parlé avant cela de bien des choses, sur lesquelles il n’avait pas été le dernier à émettre un avis : le projet de taxation des robots ménagers, la création prochaine d’une station de ski en Antarctique, l’engloutissement récent de la moitié Sud du Bengladesh à cause de la montée des eaux. Alors si, à présent, Ambroise avait voulu mettre sur le tapis l’épineux sujet de l’extermination des fascistes, de quel droit l’en aurait-il empêché ? Mais enfin, tout de même, il ne leur aurait peut-être pas été si coûteux que cela de parler d’autre chose, sachant qu’il était là… L’impossibilité où Ange se trouvait d’arrêter un jugement moral net sur la situation contribuait, sans aucun doute, à son malaise.

Cela devenait intolérable. Il fallait partir, ou au moins s’éloigner un peu, en espérant que la discussion revienne assez vite sur autre chose. Mais Daniel avait commencé à invoquer les mânes de Dzerjinsky, et on le sentait parti pour durer longtemps. Alors Ange se leva, fit quelques pas, revint en arrière, se balança vaguement, but un verre de lait de soja pour se donner une contenance, fit semblant de rêvasser, alla pisser, revint, alla pisser encore, revint, se cura les ongles, se cura le nez, mangea une banane, se gratta l’oreille, compta jusqu’à trente, s’amusa à imaginer Ambroise avec une moustache, s’assit, se releva, se surprit à imaginer Clémence nue, alla pisser, et comme tout cela n’avait pas suffi à désabsorber les autres de leur conversation, il se dit qu’il allait partir. Seulement, s’il partait, les autres s’en rendraient compte, et il aurait eu l’air de leur faire un reproche, ce qu’il ne souhaitait pas. Donc il fallait rester, prendre sur lui ; mais les autres allaient bien finir se rendre compte qu’il était mal à l’aise ; il allait les faire culpabiliser, et il ne le souhaitait pas non plus. Alors il fallait partir. Mais devait-il les saluer ? S’il le faisait, il soulignait son départ et transformait celui-ci en accusation implicite. Sinon, il se rendait coupable d’une grave impolitesse. Ange opta pour une solution de compromis, pas très satisfaisante bien sûr : il mit son manteau et son bonnet, et salua de loin, aussi discrètement qu’il le pouvait, à voix presque basse, alors qu’il se trouvait déjà sur le pas de la porte. « Je me lève tôt demain », affirma-t-il sans conviction – ça n’avait aucune chance d’être vrai, mais ce mensonge n’était pas fait pour être cru. Sabine, Ambroise, Aurélien répondirent quelque chose comme : « Ah ? OK, bonne nuit », firent un sourire règlementaire et un signe de la main, et se replongèrent dans les délices de la Terreur rouge. La porte claqua.