25.

Sabine dormit très mal cette nuit-là. La manière dont elle avait éconduit Daniel, oublieuse du ménagement qu’elle devait à un ami, lui faisait horriblement honte. La fatigue, l’énervement, et toute l’angoisse accumulée au cours de cette éprouvante journée étaient soudainement ressortis d’elle, au premier prétexte, sous la forme d’un mot un peu trop haut, un peu trop vif, et blessant. Une seconde après elle le regrettait, c’était trop tard. Le visage de Daniel s’était crispé, fermé, il était parti sans colère après avoir salué les autres. Alors Sabine, furieuse contre elle-même, et triste de n’avoir pas su assez cultiver dans son cœur l’habitude du bien et les vertus de l’amitié, était allée se coucher avec un sentiment très désagréable au creux du ventre. Mais quand elle eut arrêté la résolution de s’excuser, elle s’apaisa. Dès le lendemain matin, elle lui enverrait un mail, ferait amende honorable, l’assurerait de sa sympathie et de son respect. Entre gens de bonne volonté, se disait-elle, tout peut s’arranger. Tout s’arrangera.

Elle se leva donc avec la volonté d’être honnête. Si la mauvaise foi risque de braquer chacun dans sa fierté mal placée, la mise à plat des sentiments, au contraire, ne pourra que faciliter les choses. Elle n’avait qu’à refaire, verbalement, par écrit, le parcours mental qu’elle avait accompli la veille et qui lui avait permis de se défaire de cet aveuglement qui lui inspirait des sentiments injustes et impulsifs à l’égard de son ami.

Alors elle essaya d’écrire, mais chacun de ses mots sonnait faux. Elle avait beau chercher tous les artifices possibles pour tourner les choses adroitement, elle en revenait toujours à ce problème : sa réaction malheureuse de la veille, son mot insultant et déplacé, ils avaient tout de même bien été provoqués par un comportement peu aimable de la part de Daniel, qui ne justifiait sans doute pas sa propre réaction à elle mais qui, combiné à d’autres facteurs, l’expliquait en partie. En haussant le ton, en utilisant des termes qui avaient dépassé sa pensée, elle avait franchi un seuil symbolique dans la violence verbale, mais enfin cela mis à part, l’attitude même de son ami n’était pas exempte de reproche. Son manque d’entrain à rendre service aux autres, sa nonchalance à aider les gens qui le lui demandaient, l’agaçaient. Or l’honnêteté, dont elle venait de faire si grand cas, supposait précisément qu’elle fît état de ses griefs, et donc qu’elle transformât un mail d’excuses en mail de reproches. Elle y passa une heure, s’arracha les cheveux et, en désespoir de cause, renonça. « Les choses seraient presque simples si tous les torts étaient de mon côté », se dit-elle en soupirant.

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24.

La fête battait son plein. Une lumière douce baignait la pièce, et des chansons planantes, très calmes, s’y diffusaient en enveloppant les meubles et les corps. Tous les quarts d’heure, la musique s’interrompait pour laisser place à une voix féminine qui disait d’un ton égal :

« Nous rappelons que cette salle est un espace safe, et que les propos sexistes, racistes, classistes, spécistes, homophobes, transphobes, enbiphobes, grossophobes, putophobes, toxicophobes, handiphobes, sérophobes, neurophobes, psychophobes et arachnophobes sont interdits. N’oubliez pas d’utiliser des trigger warnings avant d’aborder un sujet sensible avec des inconnu-e-s ; vous trouverez à cette fin des pancartes pré-remplies à l’entrée. N’imposez pas de proximité corporelle à des personnes non consentantes. Bonne soirée ! »

Arachnophobes avait été rajouté en raison de la présence sur les lieux d’un jeune homme qui se prenait pour une mygale. Il s’était fait greffer sur le torse quatre paires de pattes velues, et se nourrissait essentiellement d’insectes. Le comité organisateur de la soirée avait jugé, par huit voix contre cinq et quatre abstentions, que son régime alimentaire ne constituait pas une infraction aux principes végans du collectif à l’origine de l’événement.

Sabine venait de tremper une chips de carotte dans un pot de confiture d’olive, quand elle fut abordée par une jeune fille qui lui tendit la main en déclarant :

« Mélanie, elle, petite-bourgeoise cisblanche bisexuelle neurotypique.

— Euh… Sabine, répondit Sabine.

— Sabine comment ? demanda Mélanie, avec un agacement qu’elle faisait semblant d’essayer de déguiser en cordialité.

— Sabine, elle », répondit Sabine en priant pour que cela suffise.

Cela suffit.

« Enchantée, Sabine, continua Mélanie d’un air satisfait. Ravie de te compter parmi nous. On s’amuse bien, hein ? »

Il y avait là une trentaine de personnes, la plupart tenant à la main un verre de sirop de pêche ou de coca-grenadine, essayant vaguement de danser sur un son qui ne le permettait pas. « Nous rappelons que cette salle est un espace safe… », reprit le haut-parleur, que plus personne, sauf des féministes vraiment très zélés, n’écouta jusqu’au bout.

« Oui, c’est cool ! » confirma Sabine dans un grand sourire crispé. Mais qu’est-ce que je fous là ? pensait-elle au fond d’elle-même, inquiète que ses amis n’arrivent pas

Une créature indéfinissable choisit cet instant précis pour passer en se tortillant entre les deux interlocutrices, afin d’avoir l’air cool et de se faire remarquer. Sabine en profita pour perdre opportunément Mélanie de vue, laissa son regard errer sur un jeune homme très triste qui avait entrepris d’embrasser un fauteuil, et le reporta sur la porte en priant pour que quelqu’un vienne la sauver. Mais Mélanie, qui n’avait pas compris la manœuvre, s’interposa à nouveau devant ses yeux, et se crut autorisée à lui raconter sa vie :

« Je suis étudiante en première année d’arts du spectacle, et j’ai monté un atelier d’auto-gynécologie horizontale avec des camarades de ma fac. On se réunit tous les jeudis soir au coucher du soleil, tu peux venir si tu veux. J’ai dix-neuf ans, et mes triggers incluent la violence, la sexualité, le nazisme et la maltraitance animale. Je peux te faire un câlin ? »

L’irruption d’un nouveau venu dispensa heureusement Sabine de répondre.

« Il, Carlos, étudiant pansexuel cisgenre demi-juif, débita-t-il en regardant fixement devant lui.

— Carlos, il, tu veux dire ? rectifia Sabine. »

Pendant une fraction de seconde, le jeune homme sembla interloqué ; puis il reprit, d’un air las :

« Non, non. Il, c’est mon prénom, et Carlos, c’est mon pronom. Tu n’es pas la première à te tromper, rassure-toi.

— Ça te pose un problème ? » demanda agressivement Mélanie, qui n’avait plus du tout l’air d’avoir envie de lui faire un câlin.

Une nouvelle fois, Sabine fut sauvée par les événements : la porte s’ouvrit et Bérénice apparut. Sabine lança, soulagée, un : « Hé ! Salut, Bérénice ! » qui lui évita opportunément d’avoir à se confondre en excuses.

23.

Au bout de deux minutes, tout le monde commença à se sentir bien ; au bout de cinq, l’intensité de toutes les sensations tactiles, visuelles et olfactives s’était miraculeusement démultipliée ; au bout de sept, chacun se sentait des envies jusqu’alors insoupçonnées, et plus ou moins érotiques selon les cas et les refoulements, de tripoter la peau, et les cheveux de ses amis. La drogue cependant n’avait pas aboli le discernement des jeunes gens, et moins encore leurs principes féministes si profondément ancrés en eux qu’ils en étaient presque devenus une seconde nature. Aussi chaque mouvement de main vers une parcelle du corps d’autrui était-il systématiquement précédé d’une interrogation inquiète et scrupuleuse : « Je peux toucher ? », et par un invariable oui qui venait formaliser le consentement. L’air était plein d’amour et de papillons roses, de gestes doux et de sourires tendres qui semblaient vouloir résister à leur propre précarité et laisser autour d’eux leur empreinte bien après qu’un changement de position ou d’expression les eût abolis. Quelque chose planait là, qui tenait de l’amitié et de la joie, du désir et de la générosité, et qui recouvrait peu à peu les corps et les âmes. Soudain Daniel, s’oubliant, étendit une main curieuse vers la joue de Bérénice sans avoir proféré les paroles rituelles. Bérénice s’écarta un peu vivement, et esquissa de la main un geste semblable à celui que l’on fait pour chasser les mouches. Daniel comprit qu’il avait fauté et se confondit en excuses.

Le lendemain, quand elle fut à peu près redescendue, l’intéressée vint voir l’intéressé et lui dit : « En fait, tu as bien fait de ne pas me demander avant de me toucher la joue. »

Daniel crut qu’elle était ironique, rougit, bégaya et prit un air mortifié. Mais Bérénice continua d’un ton sérieux :

« Non, vraiment… Sabine et Rebecca l’ont fait avant toi, elles ont suivi le protocole, et quand elles m’ont demandé si elles pouvaient me toucher je n’ai pas osé leur dire non. J’aurais eu l’impression de ne pas respecter le contrat tacite qui présidait à notre grande effusion, et en outre de repousser un geste amical de leur part. Mais en vérité je n’avais pas tellement envie que l’on me tripote le visage. Avec toi, en l’absence de toute verbalisation, les gestes ont suffi à exprimer un refus, que je n’ai pas eu besoin de durcir en le mettant en mots, et dont je n’ai pas eu le sentiment d’avoir à me justifier.

— Alors tu ne m’en veux pas ? demanda-t-il.

— Ben non, répondit-elle. Quand on est de bonne foi, respectueux et attentif aux autres, et tu l’as été hier, il est bien difficile de faire grand mal. »

Daniel parut à la fois perplexe et soulagé.

22.

 

Quand Rebecca entra au salon, le cœur de Sabine s’emballa. Son amie, à peine levée, semblait encore avoir des traces de sommeil qui flottaient autour d’elle, imprégnant l’air qu’elle avait traversé. Sabine s’abandonna avec délice à leur énumération mentale : un peu d’humeur perlait au coin des yeux ; nul maquillage n’ornait les paupières ; rien n’entravait la liberté d’une chevelure qu’aucun peigne n’avait ordonné. Un sweatshirt aux couleurs passées laissait entrevoir un haut de pyjama qu’on n’avait pas pris la peine de changer pour un vêtement plus décent. Tout respirait la hâte et le négligé, l’abandon et l’à-peu-près ; les élans érotiques de Sabine furent coupés net, et son amour se démultiplia. « Comme c’est drôle ! se dit-elle. Je ne la trouve pas très belle, ce matin, mais cette apparence qui ne la flatte guère la fait participer, à mes yeux, de cette émouvante médiocrité humaine que j’aime tant. Elle était si perpétuellement désirable, ces derniers jours, que cela en devenait presque épuisant ; il fallait bien qu’elle finisse par descendre de son piédestal. Je vais enfin pouvoir me reposer, et sans doute ainsi l’admirer autrement et davantage. »

 

21.

« Ambroise, demanda Sabine, si tu avais le choix entre sauver, de la noyade par exemple, soit Clémence, soit dix innocents pris au hasard, qui sauverais-tu ? »

Bérénice venait de raconter, pour la douzième fois, l’héroïque épisode du sauvetage d’Adrien, et une discussion de philosophie morale avait logiquement suivi.

Ambroise réfléchit un instant, et répondit :

« Je crois que je sauverais Clémence, parce que mon amour m’y pousserait ; mais j’aurais tort. La vertu exigerait de sauver les dix innocents.

— Il est curieux que tu parles de « vertu » à ce propos, dit Sabine. La vertu, pour moi, c’est justement la morale envisagée dans sa dimension individuelle, personnelle, en rapport avec une subjectivité. La vertu désigne l’attitude générale d’une personne, son état d’esprit, tandis que la morale a un côté plus froid, plus impersonnel. Je dirais à la limite que la morale abstraite exigerait que tu sauves les dix, mais que la force de ton amour qui te fait sauver Clémence fait aussi de toi quelqu’un de vertueux.

— Et puis, reprit Bérénice, j’ai l’impression que tu considères les actes faits par amour comme des actes égoïstes. Sous prétexte que tu trouverais un intérêt indirect à la survie de Clémence, tu as l’air d’estimer qu’il n’y aurait rien d’altruiste à la tirer de l’eau. Or c’est une erreur fondamentale sur la nature de l’amour. Celui-ci est un sentiment si commun qu’on oublie trop souvent de le considérer comme le miracle qu’il est. Mais songez-y : il est parfaitement invraisemblable, et admirable, et fabuleux, que l’on soit capable de trouver un intérêt passionné dans le sort d’une personne qui n’est pas nous, et à quoi rien, a priori, ne nous attache !

— L’humanité, précisa Daniel, a trouvé un avantage sélectif dans le fait d’entretenir des liens affectifs étroits impliquant entre certains de ses membres une forme de solidarité. L’amour n’est pas un miracle, c’est un produit de la sélection naturelle.

— On s’en fout, répondit Aurélien, on ne parle pas de ça.

— Voyez-vous, continua Bérénice, exaltée, à quel point il est merveilleux que tous et toutes, tant que nous sommes, nous soyons capables d’amour, et d’éprouver avec tant de force les joies et les malheurs d’autrui ! Il y a là un élément d’altruisme que nous avons tous en commun, qui fait de chacun de nous, même un socialiste sans doute, un être moral – et que nous ne devons pas mépriser, mais contempler avec émerveillement.

— Mais si j’y trouve mon compte, objecta Ambroise, il n’y a rien d’altruiste dans mon sauvetage. Venir en aide à Clémence participe de mon confort psychologique.

— Dans ce cas, rétorqua Bérénice, il n’y a jamais lieu de parler de morale. Quoi que tu fasses, tu en tires soit un avantage matériel, soit un confort psychologique, fût-ce sous forme de bonne conscience. On peut dissoudre ainsi toute notion d’altruisme… Des philosophes l’ont tenté, mais je t’avouerai que leur position ne me convainc pas.

— Agir avec la froideur morale que prône Ambroise, continua Aurélien, qui hochait la tête en écoutant Bérénice, ce serait aller contre notre nature morale et vouloir réprimer ce qu’il y a d’instinctivement bon et généreux en nous. Il n’y a aucune raison, d’ailleurs, de croire que nous sommes voués au mal, et que bien agir suppose d’aller contre ses élans. Je crois profondément le contraire. Moi, en tout cas, je suis d’accord pour dire qu’il y a une dimension morale dans l’amour. Dans le cas de figure évoqué par Sabine, je sauverais Daniel. Peut-être que je culpabiliserais de ne pas avoir sauvé les dix autres, mais c’est le propre des situations tragiques : il n’y a pas de bonne solution. Et je ne crois pas, en tout cas, que mon choix serait objectivement condamnable. Il serait conforme à une forme de loyauté amoureuse qui participe à ma définition de la vertu. Pourquoi donc ne pas prendre en compte, quand il s’agit d’effectuer un choix moral, ce que nous souffle notre cœur ? »

Ayant entendu cela, Daniel enlaça Aurélien et entreprit de lui faire un câlin. Clémence, au bout d’un instant, fit de même avec Ambroise et murmura dans un sourire : « Bon, au moins, tu m’aurais sauvée… »

20.

« Psssttt… Tu dors ? demanda Aurélien.

— Non, répondit Daniel. Enfin, plus maintenant.

— Ah. Parce que moi, je n’arrive pas à dormir.

— Ah merde !

— Et du coup je me disais que c’est curieux, l’insomnie, comme expérience. C’est vraiment l’un des rares moments où on peut ressentir la séparation de l’âme d’avec le corps – et c’est extrêmement irritant. Lorsque je veux marcher, a contrario, mes jambes m’obéissent sur le champ, en vertu de médiations physiologiques qui me sont imperceptibles. Du coup, j’ai l’impression d’une harmonie parfaite entre l’esprit et la matière. On n’y pense jamais, mais quand on prend le temps de contempler la chose, c’est assez rassérénant. Alors que quand on essaie en vain de dormir, vois-tu, quand nos nerfs et nos muscles nous résistent, le corps nous apparaît comme cette pénible enveloppe de chair et d’os qui freine notre élan vers le sommeil et s’oppose à la réalisation de notre volonté ; on a l’impression de traîner avec soi un ennemi d’autant plus implacable qu’il est irrémédiablement accroché à nous, greffé sur nous. De là, la frustration et l’agacement de l’insomniaque. Tu comprends ? »

Daniel ne répondit pas : il s’était rendormi.

19.

Toute petite, Rebecca savait bien qu’elle était absolument unique. La preuve : c’est par ses yeux à elle, Rebecca, que les choses lui apparaissaient ; c’est à elle, et à elle seule, qu’était donné le privilège de les ressentir. Où qu’elle allât, d’ailleurs, elle se trouvait perpétuellement au centre du monde. Mieux encore, alors que ses parents, frères et sœurs disparaissaient régulièrement de son champ de vision, Rebecca jouissait d’une permanence ontologique dont elle supposait qu’elle faisait pâlir d’envie ses congénères. Alors que tous les autres êtres humains étaient, à beaucoup d’égard, plus ou moins interchangeables, pas un jour ne s’écoulait sans qu’elle savourât ce délicieux avantage d’être elle.

Ayant un peu grandi, elle s’aperçut qu’extérieurement les autres individus lui ressemblaient tout de même beaucoup. N’avaient-ils, pas comme elle deux bras, deux jambes, deux yeux et des dents qui poussaient ? Et elle conclut de la similarité de leurs corps avec le sien que, peut-être, son expérience n’était pas si singulière que cela. Un abîme métaphysique s’ouvrit sous ses adorables petits pieds, un vertige la saisit. Était-il possible, alors que tout semblait démontrer le contraire, qu’elle ne fût qu’un élément quelconque, parmi des milliards d’autres, de l’immense série humaine ? Il y avait bien là de quoi susciter dans son mignon petit cœur de farouches protestations.

Rebecca ne vit pas d’autre solution, pour restaurer son statut menacé, de développer l’idée qu’elle était seule à parler naturellement sa langue. Elle se rasséréna un peu au contact de cette théorie délirante, dont on n’aurait pas pu dire exactement qu’elle y croyait – elle n’était tout de même pas folle – mais qu’il lui semblait intolérable de ne pas adopter, fût-ce sur un mode qui neutralisât la question de sa valeur de vérité. Son système, rigoureusement paranoïaque et parfaitement cohérent, était comme suit : le français n’était pas l’idiome commun de tous les gens de son pays, mais seulement celui qu’on parlait en sa présence, pour lui faire croire qu’elle parlait la même langue que les autres. En réalité, loin de ses oreilles, les grandes personnes et les autres enfants communiquaient dans des dialectes dont elle ne soupçonnait même pas l’existence. Si elle surprenait une conversation en français entre deux quidams, c’est parce que des espions employés spécialement à cette tâche avaient prévenu les quidams qu’elle était dans les parages. En ce qui concerne la télévision, qui apparemment parlait français, elle n’avait pas vraiment décidé si c’était parce qu’on ne diffusait, quand elle se trouvait là, que des émissions truquées et pré-enregistrées, ou parce que les programmes changeaient effectivement de langue aux heures où elle n’était ni à l’école, ni endormie. Mais elle penchait plutôt vers la seconde solution, qui lui paraissait, somme toute, moins coûteuse et plus vraisemblable.

18.

La discussion, alors, prit un tour qui lui déplut. Ce n’était pas qu’Ange fût vraiment opposé à la violence révolutionnaire en tant que telle : il concevait, bien sûr, et comme tout le monde dans cette pièce, qu’elle pût parfois être utile et même nécessaire. Simplement, il avait horreur du ton cynique et détaché sur lequel certain de ses amis en parlaient. De la part d’Ambroise, il soupçonnait fort que cette indifférence fût feinte, et qu’elle lui servît d’abord à se donner du courage à soi-même. De la part des autres, il ne savait pas trop.

Qu’on parle de la violence, qu’on la théorise abstraitement, passe encore. Mais certaines des personnes ici présentes, vraiment, mettaient un peu trop de complaisance à l’évoquer crument, et paraissaient parfois trouver une sorte de satisfaction perverse à étaler leur force d’âme. Cette insensibilité, réelle ou factice, le ramenait immanquablement à celle de ses anciennes fréquentations – de vagues connaissances de lycée avec lesquelles il avait trainé un moment, trop longtemps sans doute, avant de faire la connaissance de Sabine et, par elle, de toute la Brigade Nénuphar. Ces gens-là, qu’il ne voyait plus et qu’il n’avait plus aucune envie de revoir, affectaient le même genre de mépris que ses amis actuels pour les délicatesses de cœur, qu’ils ne qualifiaient pas, eux, de petite-bourgeoises, mais qu’ils interprétaient spontanément à travers un paradigme de genre plutôt que de classe. Il avait été sous leur emprise un moment – mais c’est qu’ils avaient du bagout et du charisme, aussi – et leur méchanceté ne lui était apparue dans toute son évidence que le jour où, lui-même, il en avait fait les frais. Bien sûr, personne ici n’était méchant. Ange n’aurait jamais songé à utiliser ce mot pour désigner l’un quelconque de ses amis. Mais leur manière de parler de la mort, et parfois de l’humiliation, lui rappelait très désagréablement ce qu’il avait vécu quelques années plus tôt, et il en éprouvait une intolérable envie de quitter les lieux.

Et puis, ses amis étaient au courant. Il en avait déjà parlé, de cette histoire, à Sabine, à Ambroise, à Bérénice… Ils pourraient être un peu plus délicats, et se souvenir que je suis là, pensa-t-il. Une partie de lui reprochait à ses amis leur insouciance à ce propos. D’un autre côté, en prenant un peu de recul, il se disait aussi que les amis en question avaient bien le droit de parler de ce qu’ils voulaient, et qu’il n’avait pas à leur imposer son traumatisme. Après tout, on avait déjà parlé avant cela de bien des choses, sur lesquelles il n’avait pas été le dernier à émettre un avis : le projet de taxation des robots ménagers, la création prochaine d’une station de ski en Antarctique, l’engloutissement récent de la moitié Sud du Bengladesh à cause de la montée des eaux. Alors si, à présent, Ambroise avait voulu mettre sur le tapis l’épineux sujet de l’extermination des fascistes, de quel droit l’en aurait-il empêché ? Mais enfin, tout de même, il ne leur aurait peut-être pas été si coûteux que cela de parler d’autre chose, sachant qu’il était là… L’impossibilité où Ange se trouvait d’arrêter un jugement moral net sur la situation contribuait, sans aucun doute, à son malaise.

Cela devenait intolérable. Il fallait partir, ou au moins s’éloigner un peu, en espérant que la discussion revienne assez vite sur autre chose. Mais Daniel avait commencé à invoquer les mânes de Dzerjinsky, et on le sentait parti pour durer longtemps. Alors Ange se leva, fit quelques pas, revint en arrière, se balança vaguement, but un verre de lait de soja pour se donner une contenance, fit semblant de rêvasser, alla pisser, revint, alla pisser encore, revint, se cura les ongles, se cura le nez, mangea une banane, se gratta l’oreille, compta jusqu’à trente, s’amusa à imaginer Ambroise avec une moustache, s’assit, se releva, se surprit à imaginer Clémence nue, alla pisser, et comme tout cela n’avait pas suffi à désabsorber les autres de leur conversation, il se dit qu’il allait partir. Seulement, s’il partait, les autres s’en rendraient compte, et il aurait eu l’air de leur faire un reproche, ce qu’il ne souhaitait pas. Donc il fallait rester, prendre sur lui ; mais les autres allaient bien finir se rendre compte qu’il était mal à l’aise ; il allait les faire culpabiliser, et il ne le souhaitait pas non plus. Alors il fallait partir. Mais devait-il les saluer ? S’il le faisait, il soulignait son départ et transformait celui-ci en accusation implicite. Sinon, il se rendait coupable d’une grave impolitesse. Ange opta pour une solution de compromis, pas très satisfaisante bien sûr : il mit son manteau et son bonnet, et salua de loin, aussi discrètement qu’il le pouvait, à voix presque basse, alors qu’il se trouvait déjà sur le pas de la porte. « Je me lève tôt demain », affirma-t-il sans conviction – ça n’avait aucune chance d’être vrai, mais ce mensonge n’était pas fait pour être cru. Sabine, Ambroise, Aurélien répondirent quelque chose comme : « Ah ? OK, bonne nuit », firent un sourire règlementaire et un signe de la main, et se replongèrent dans les délices de la Terreur rouge. La porte claqua.

17.

« Ça y est, ça revient, pensa Sabine. Je sens à nouveau en moi l’envie impérieuse de dire à Ambroise que je l’aime. Mes sentiments s’étaient calmés, et puis voilà qu’ils se réveillent, qu’ils m’infligent à nouveau cette agréable torture. Comme d’habitude, je n’en ferai rien : Je caresse abstraitement l’idée de tout lui dire, mais je préfère me complaire au spectacle de ma propre mélancolie. »

Les lampes avaient été allumées. Ambroise avait remonté ses manches, et une lumière douce mettait des reflets dorés sur le beau hâle de ses bras nus.

« Mais de toute façon, est-ce que je peux encore vraiment lui dire que je l’aime ? se demanda Sabine. Est-ce que ce ne serait pas un mensonge que je ferais, à lui et à moi-même ? Ambroise est beau, admirable, courageux, c’est entendu. Mais Rebecca ne me laisse pas indifférente… Et Yacine, là, le nouveau… Hum, mon cœur est trop partagé pour que je puisse dire simplement « Je t’aime » à Ambroise. Je n’ai rien contre, en théorie, le fait d’aimer plusieurs personnes à la fois. Il y a des gens qui font ça très bien – demandez à Daniel, à Bérénice ! Mais moi, je ne sais pas, ça me paraît toujours un peu bizarre… J’ai l’impression, au minimum, qu’un aveu d’amour à Ambroise ne serait pas très bien compris par lui. Il imaginerait une exclusivité de mes sentiments qui ne serait pas vraie. Alors, je peux bien finasser, expliquer qu’en fait je l’aime comme ceci plutôt que comme cela, et que c’est quand même de l’amour : n’empêche que je n’en suis plus tout à fait sure moi-même, et puis cela me paraît un peu compliqué à expliquer de manière satisfaisante dans le feu de l’action, n’est-ce pas ? » Elle se prenait elle-même à témoin de ses réflexions.

Sabine se heurtait à l’impossibilité d’exprimer adéquatement et simplement des sentiments complexes. Elle conclut donc qu’il valait mieux ne rien dire cette fois-ci, ou plutôt qu’elle ne pouvait rien dire cette fois-ci. Et cela lui fit un peu mal, car l’idée même de la possibilité d’un aveu, le sentiment de n’avoir qu’un petit geste à accomplir pour réintroduire du mouvement dans sa vie intérieure, lui avait naguère paru très réconfortante. Et voilà que cette option venait à lui manquer !

16.

Aurélien avait été vraiment choqué par les gardes-à-vue de Sabine et de Bérénice. Cela lui avait paru complètement intolérable que des personnes aussi généreuses et bonnes que ses amies puissent être maltraitées, enfermées, humiliées ; il s’était imaginé toute sorte de choses, et notamment le pire, sur ce qui pouvait leur arriver pendant qu’elles étaient retenues au commissariat. Il en avait durablement perdu l’appétit, et s’était plusieurs fois réveillé la nuit, dans les semaines suivantes, avec devant les yeux l’affreuse vision de ses amies prisonnières et menottées. Il avait toujours évité depuis lors de leur demander trop de détails sur les faits : il n’avait aucune envie d’alimenter ses angoisses en remuant des souvenirs et des images dont le caractère douloureux et pénible, il le sentait, serait proportionnel à leur précision.

Il avait été désagréablement frappé, surtout, par la sérénité avec laquelle ses deux amies évoquaient parfois cet événement déplaisant. Elles en parlaient comme d’un épisode très désagréable, mais cela n’avait pas eu l’air de les traumatiser au point qu’elles veuillent désormais s’en protéger à tout prix : Bérénice, en particulier, admettait qu’elle en vivrait probablement d’autres, des gardes-à-vue ; que cela était le lot des vrais militants révolutionnaires ; et qu’au fond ce n’était pas si terrible que ça. Il était hors de question pour Aurélien de partager ce point de vue. Il savait bien qu’un jour d’autres de ses amis, ou les mêmes, auraient de nouveau quelques ennuis avec la police, l’armée ou la milice : rien, vraiment, dans la période, ne laissait croire que le climat politique pût s’apaiser ni la répression se détendre un peu. Mais cela lui apparaissait tout de même comme une chose parfaitement horrible. Il avait peur, surtout, pour Daniel.

Celui-ci lui fit cette remarque de bon sens : « Sabine et Bérénice ont vécu leurs gardes-à-vue de l’intérieur ; c’est logique qu’elles dramatisent moins leur expérience que tu ne le fais toi-même, puisque tu fantasmes à partir d’une réalité que tu ne connais pas. Aussi désagréable que cette histoire ait pu être pour elles, elles sont mieux placées que toi pour l’appréhender et, en quelque sorte, la maîtriser mentalement. » Et Aurélien se rangea à la sagesse de son ami.

Mais il y avait autre chose qui le gênait là-dedans, et qu’il mit beaucoup de temps à identifier et à formuler. Ce fut presque une libération quand il parvint à s’en ouvrir auprès de Daniel. « Le problème, lui dit-il donc un beau jour, c’est que je suis tiraillé entre des sentiments complètement contradictoires. D’un côté, j’aimerais que cet épisode important puisse être un événement fondateur de notre amitié, à Bérénice, Sabine et moi : nous en avons tous les trois souffert, en un sens ; je voudrais qu’il puisse y avoir là, au moins, une mémoire partagée entre nous. Mais tant que Bérénice fait des blagues là-dessus, qu’elle en plaisante, qu’elle en parle avec nonchalance et tranquillité, bref, qu’elle a l’air de s’en foutre un peu, alors que c’est pour moi quelque chose de très grave et de très douloureux, il est impossible que nos sentiments se rencontrent. Au-delà du traumatisme immédiat que l’événement a constitué pour moi, je suis désormais condamné à faire sans cesse l’expérience cruelle de l’incommunicabilité avec les premières concernées. Mais d’un autre côté, il est bien évident que ma sympathie pour Bérénice et Sabine fait que je suis très heureux pour elles qu’elles n’aient pas été trop profondément atteintes. Je me réjouis sincèrement de les savoir sereines. Tu comprends ? Je suis bien entendu content qu’elles aillent bien, mais il y aurait aussi, d’un point de vue égoïste, quelque chose de rassurant et de satisfaisant à savoir qu’elles vont mal. J’aurais au moins l’impression qu’elles fonctionnent comme moi, j’aurais l’impression d’avoir affaire à des personnes normales, comme moi, que la prison et l’humiliation terrifient. La beauté de leur courage est un peu glaçante.

– Je comprends tout à fait, répondit Daniel. Mais ce que tu dis me paraît surtout vrai pour Bérénice. J’ai du mal à cerner Sabine ; j’espère que son état d’esprit est bien celui que tu décris. Elle en parle moins souvent, de sa garde-à-vue ; il lui arrive, comme à toi, d’observer un silence pesant quand Bérénice y fait allusion. Je ne suis pas sûr qu’elle soit si tranquille que tu le dis. »

Aurélien réfléchit un instant.

« Je vais essayer de trouver un moyen de lui en parler », reprit-il.